Pensées supplémentaires sur la bagarre
Le livre et l’expo Bagarre sont enfin entre les mains d’imprimeurs. Je peux respirer. Ça a été tout un marathon ! J’espère que la petite tendinite au poignet de souris que je me suis fait va passer. (aïoille asti !)
À l’origine, ce qui ouvrait le livre était le texte qu’on retrouve là. Puis, quelques heures avant d’envoyer le montage à l’imprimerie, j’ai eu honte que ça ne parle que de mon expérience, que ça ramène tout à moi, encore, et que je ferais mieux d’écrire quelque chose de plus général, sur l’air du temps. C’était peut-être pas un si bon move. En voulant goaler ma vanité, j’ai un peu forcé les 38 auteurs participants à embarquer dans ma barque. Encore une bonne intention qui fait patate. Voici un bout de ce texte :
En tant qu’auteur de bande dessinée, nous nous retrouvons confrontés à des attentes qui parasitent la vie de nos livres. Longtemps, on a exigé de nous d’amuser, de divertir, si possible avec une bonne bagarre bien rigolote. Pour faire tomber ces préjugés, Il nous a fallu rouspéter quelque peu, histoire de trouver un lectorat qui, enfin, lirait nos livres comme ils devraient être lus. Aujourd’hui, on a gagné : On nous demande de l’autobiographie sensible, ce qu’on appelle du roman graphique. Ouache. Quand un objet de revendication révolutionnaire devient un produit comme les autres, il perd de son lustre. une fois la recette écrite, elle n’est plus intéressante. Nous nous sommes, lentement, à notre insu, laissés glisser jusque dans l’enclos sordide du bon goût. C’est à ce moment que l’idée de la bagarre redevient sympathique à nos yeux.
Maintenant, je me rends compte que ce que je dis risque d’être mal interprété et d’en blesser certains. On peut le lire comme une charge contre l’autobiographie sensible, ou le roman graphique. Interprétation assez loufoque, mais j’ai vu pire.
Mon bouillonnement punk prend souvent le dessus sur moi, surtout lorsque j’atteins des états de fatigue/nervosité/euphorie comme celui dans lequel j’étais cette nuit-là. En ces occasions, la nuance a tendance à prendre le bord. Luc Giard, la première fois qu’il m’a vu, m’a dit : «Coudonc, toi, t’es ben enragé pour un p’tit gros !», et il avait bien raison. De là l’aspect contemplatif de mon travail. Pour moi, la sérénité est quelque chose de plus étrange, fascinant et inaccessible que n’importe quel alien biscornu qui veut dominer l’univers.
Or, si j’aime bien gueuler contre tout et n’importe quoi, je ne supporte pas de blesser accidentellement ceux que j’aime et ça arrive tout le temps. C’est entre moi et le thérapeute que j’aurai peut-être l’argent de me payer un jour. Mais je m’égare.
Donc, nuançons.
L’ardent dédain que j’exprime dans ce texte est éprouvé contre les catégories et les étiquettes, et non sur quelqu’œuvre que ce soit. Si le classement, la codification et la standardisation sont des outils bien utiles pour les journalistes, les bibliothécaires et les libraires, ils causent le cancer de l’âme de l’artiste. C’est pour son plus grand bien qu’il saura les ignorer.
J’ai déjà dit pourquoi la dénomination roman graphique me fait pomper. Je ne peux concevoir que la petite frappe que je suis fasse quelque chose de neuf qui est mieux que ce que Forest, Schulz & Herriman ont fait. Ma position ne relève pas de la posture «cancre et fier de l’être» plus que ma haine du terme bédé ne découle d’un snobisme. Et surtout, ça n’a rien à voir avec les livres sur lesquels ont colle ces étiquettes.
Le meilleur moyen de castrer un courant artistique est de lui donner un nom. C’est comme le viol inévitable d’une créature dont l’innocence et le caractère insaisissable a fait toute la beauté. Règle générale, cet effet suit de près la sortie d’une œuvre crossover. Par exemple : Star Wars, Indiana Jones, OK Computer, Nevermind, Thriller, Dummy, Odelay, Le combat ordinaire, Persepolis, etc. qui sont, d’une certaine manière, les points culminants d’une esthétique. Au lieu de générer silence et renouveau, elles ont engendré des hordes de pauvres copieurs et une petite-vitesse-de-croisière-d’enthousiasme-grand-public-mou (le tort que ces œuvres ont fait n’a rien à voir avec leur qualité intrinsèque ou mon appréciation de celles-ci). En bande dessinée «d’auteur», cet effet affadissant a fait son apparition autour de 2005.
J’ai vécu ça avec la musique électronique. Je peux pas l’exprimer mieux que cette citation de mon copain Sylvain Ferland : «En 1992, on rêvait d’un monde où on entendrait du techno dans les pubs, dans les films, partout. En 1999, on était rendus là et c’était plate.»
Au fond, si cette période «postcrossover» me fatigue, c’est aussi parce qu’on attend de moi un produit précis que je n’ai plus trop envie de faire, même si maintenant, ça serait un bon moyen de faire la piasse (c’était pas mal moins le cas en 2004).En l’occurrence, que je fasse Le moral des troupes #2, 3, 4, 76, etc. Mais si j’ai appris une seule chose sur ma relation avec la créativité, c’est que la stabilité routinière me sied bien mal.
Je n’ai rien contre les artistes qui creusent longtemps le même sillon (pensons, notamment, à Tardi). Avec beaucoup plus d’aisance et de naturel que ceux de l’autre type, ils vont arriver à faire de grandes choses. Bien convaincantes. Mais ça m’énerve qu’on pense que c’est la «bonne voie». Cette conception qu’un artiste doit se chercher dans sa jeunesse, trouver son style à un moment donné et ensuite produire du cadeau de noël en série jusqu’à sa mort, c’est très bien, mais ça ne s’applique pas à tout le monde. J’aimerais que l’instabilité, comme voie permanente, et non comme seul espace du péché de jeunesse, soit tout autant valorisée.
Bref, pour en revenir à «l’effet postcrossover», qu’est-ce qu’on fait quand il surgit pour zombifier un courant qu’on vient de passer 10 ans à défendre de toutes ses forces ? Et comment conjuguer les avantages de cette reconnaissance (lorsqu’il s’agit de de gagner sa vie) avec ses aspects les plus sombres ? C’est embêtant. Il faut réfléchir.
Demander à des artsites issus du roman graphique (ouache !) de faire quelque chose sur le thème de la bagarre m’apparait comme une bonne manière de le faire.
Mon texte n’exprime rien contre l’autobiographie, la sensibilité, la bande dessinée ou le roman, graphique ou non. C’est une prise de position en faveur de la recherche, de l’audace, de l’évolution, de la liberté, du respect de la tradition, du respect de l’identité, de l’innovation, du jeu, du déraisonnable, du risque, de l’erreur et, bien sûr, de la contradiction.
♥
J






