Bon. Je règle des petites choses depuis ce matin, et l’heure de partir vers le cégep pour donner le premier atelier de la session approche (nouveaux : j’ai hâte de faire votre connaissance, anciens : j’ai hâte de vous retrouver). Je ne ferai donc pas grand chose de bien constructif aujourd’hui, alors autant faire un petit point sur ce blog.
Pendant les deux dernières semaines, j’ai dû interrompre mon sprint final sur Comédie sentimentale pornographique histoire de faire le lettrage de Suddenly Something Happened, la version anglaise du Moral des troupes et des parties plus neuves de Quelques pelures. J’ai «terminé» le lettrage hier soir (il reste du montage et des corrections à faire… pour demain). Après, je me suis couché sur le plancher et j’ai regardé le plafond pendant une demi-heure. J’ai redouté d’entamer ce travail toute l’année, me disant que ça serait quand même chiant à faire. Ça l’a été, mais je ne regrette pas de l’avoir fait. Je ne pense pas que ce livre aurait fonctionné privé de mon lettrage. Voici la couverture :

J’ai ajouté une dizaine de nouvelles pages aux «parties neuves» de Quelques pelures, pour rendre le récit autonome, c’est-à-dire sans les antédiluviennes pages de l’édition de septembre 2000 (tiens, j’ai commencé à publier des livres il y a tout juste 10 ans…), et pour mettre un peu plus d’emphase sur des éléments sur lesquels je passais vite. Souvenons-nous que j’avais fait les quelques 60 pages de la «partie neuve» en deux semaines. En imbriquant les deux histoires de Plan cartésien, ça donne un récit bien fluide, enlevé et déprimant.
C’était moins rigolo de travailler sur le Moral des troupes. J’avais très honte des passages pontifiants. Le Jimmy Beaulieu moralisateur était une phase d’égarement. Je n’ai pas fait de nouvelles pages pour le Moral (en tout cas, pas encore), mais j’ai retravaillé les textes pour essayer de dire les choses avec plus de sagesse et d’élégance.
Cette année, j’ai commencé à travailler avec des éditeurs et une traductrice, et je me suis aperçu que mes livres manquent de clarté. Les lecteurs interprètent souvent mal ce que je dis, confondent mes personnages, etc. Je pensais que j’étais pas pire, dans ce domaine, mais pas vraiment. En relisant des passages du Moral, je comprends. Je relisais des phylactères trois-quatre fois pour essayer de comprendre là où je voulais en venir. J’ai profité de l’occasion pour retravailler tout ça en vue d’éventuelles rééditions.
D’autre part, j’ai trouvé le Moral mieux construit que dans mon souvenir. Les passages moins hautains et geignards sont biens, il y a de bonnes idées et des choses que je suis content d’avoir dites. La fin est réussie. Je me débrouille mieux dans le registre personnel que dans le politique, à mon grand regret. C’était surtout traumatisant de revoir ces dessins de 2002-2004 et j’avais beaucoup de mal avec la prétention du jeune homme que j’ai été. Pas que je sois devenu moins prétentieux avec l’âge, au contraire, mais justement, la prétention n’agace que les prétentieux, les vrais humbles adorent ça (prenons à titre d’exemple le succès de Bilal, Céline Dion, Spielberg, Le cirque du soleil, etc.), et étant devenu un lecteur de ces pages, je ne supporte pas qu’un jeune péquenaud me fasse la morale.
En me penchant de si près sur ces deux histoires, je n’ai pas pu faire autrement que de repenser à la trajectoire de ma vie et à ce qui m’a abîmé. Même si j’ai aujourd’hui appris à me ressaisir, je n’arrive pas à réparer les chose sen profondeur. Est-ce qu’on peut vraiment guérir ? Ceux et celles qui se disent «guéris», grâce à une secte, à une thérapie, à un produit miracle ou aux agrumes, ont toujours des crazy eyes d’irréparable désespoir. Ça me fait frémir d’effroi.
Je suis reconnaissant envers l’auteur immature que j’ai été pour avoir pris le temps de raconter et de dessiner tout ça. J’aurais presque tout oublié, sinon. Ça me fait un peu chier d’avoir été traumatisé par les critiques qu’on a fait à l’endroit de la bande dessinée autobiographique autour de 2005. Il y a eu beaucoup de gens intelligents qui sont tombés dans la bête généralisation, utilisant l’argument superficiel de l’égocentrisme pour juger l’exercice. J’ai perçu ça contre un backlash contre la prolifération de livres diaristes de 2000-2004, fournée inspirée par Le journal d’un album, Approximativement et L’ascension du haut-mal. Ça tombait mal pour moi vu que je venais de sortir Le moral des troupes. Je pense qu’il est injuste de faire le procès de la bande dessinée autobiographique selon des paramètres de pertinence artistique, culturelle ou distractive. Elle opère avant tout dans un autre registre, avec des éléments qu’elle n’est pas la seule à utiliser, mais qu’elle place en tête des priorités, comme la trace, l’aspiration à l’expression directe assumée comme telle, l’archéologie introspective et l’aspect thérapeutique. Il y a quelques chose de très fort dans cet exercice (essayez, vous verrez !). C’est une démarche qui ne saurait s’encombrer d’un questionnement sur la validité d’être reproduit à la chaîne sur du papier, placé sur les rayons d’une libraire, avec une étiquette de prix collée dessus, sur la place du livre dans le spectacle d’une rentrée littéraire et dans l’histoire de la bande dessinée. Quand on travaille le matériau de l’existence, ces questions de qualité deviennent futiles. On ne travaille pas pour «un public», on travaille pour deux personnes : 1) soi 2) le lecteur, avec lequel nous avons la deuxième forme de contact la plus intime qui soit : la lecture. Peu importe le chemin que le matériel doit prendre pour lui parvenir : Cahier photocopié à un exemplaire et donné à une seule personne, blog gratuit ou best-seller, on s’en fout. Et c’est bien en ignorant ces détails qu’un auteur est disposé à faire un travail juste, novateur et important. Quand on demande aux diaristes de faire du produit culturel de bon ton en positionnant d’une manière acceptable leur vanité, leur éthique, leur affect, leur distance, etc., on agit comme la machine commerciale qui demande aux auteurs des histoires emmerdo-rassuro-conforto-divertisso-proprettes qui se ressemblent toutes les unes les autres. J’aurais dû être assez solide pour ignorer ce backlash. Ça a censuré prématurément une phase qui aurait dû durer un peu plus longtemps. Ça a juste donné des centaines de pages que j’ai pas faites.
Si je ne vous ai pas déjà assez saoûlé, il y a une réflexion intéressante sur le sujet là.
Sinon, j’aimerais bien faire un gros bouquin en français qui réuniraient ces deux livres mis à jour, en plus d’une version resserrée et achevée de Projet domiciliaire et quelques autres histoires courtes autobiographiques qui traînent. Ça a toujours été les éléments d’un seul gros livre, finalement. Mais bonjour le casse-tête côté rachat de droits…
À bientôt !
Jimmy